Scooter sous-marin et sécurité profonde en apnée


Pourrions-nous aujourd’hui imaginer une chaîne de secours médical d’urgence sans ambulance ou hélicoptère ? La même question pourrait se poser concernant l’utilisation du scooter sous-marin ou DPV (Diver Propulsion Vehicle) dans la sécurité des compétitions d’apnée profonde.

Si l’intérêt ne fait aucun doute, la mise en pratique qui pourrait paraître simple à première vue pose cependant un certain nombre de questions. Voici dans ce document les éléments de réponse personnels que je peux proposer fort de mon expérience en tant que plongeur sécurité profond avec différents types de scooters et en diverses occasions dont notamment les championnats du monde d’apnée AIDA 2011 et 2012, la 5ième Mediterranean World Cup en Crète ou plus récemment lors du tournage du court métrage Narcose de Julie Gauthier.

 

Résumé des avantages et Inconvénients

Avantages

  • Un apnéiste en difficulté peut être remonté rapidement et sans effort.
  • La profondeur à partir de laquelle il est possible d’accompagner les athlètes devient donc bien plus importante – facilement 40-50m selon les qualités de l’apnéiste de sécurité.

  • Le simple recours au scooter permet à une équipe de sécurité de mieux supporter la fatigue de longues sessions dans l’eau plusieurs jours de suite comme c’est souvent le cas en compétition et lors des semaines d’entrainement qui les précèdent.

Inconvénients

  • La prise du plongeur en difficulté est plus technique.
  • Le risque d’Accident De Décompression (ADD) est augmenté et doit être pris en compte.
  • L’organisation de l’équipe de sécurité peut devoir être adaptée.

Le matériel

Le scooter peut être de type récréatif, mais doit avoir une vitesse suffisante (3,5-4km/h ou ≥ 1 m/s), et une autonomie correspondant à la durée des sessions.

Les modèles se plaçant entre les jambes pour propulser l’apnéiste ont l’avantage de laisser les deux mains de libres quand il n’est pas nécessaire de manipuler les vitesses… Mais ils ne permettent pas la réactivité et la précision en termes de trajectoire et de vitesse des modèles tractant le plongeur par un baudrier.



Il est également possible de l’attacher à un anneau de la ceinture (attention aux entrées d’eau froides dans la combinaison !). Le scooter est manœuvré d’une unique main par de simples mouvements du poignet. Ce dernier type permet de surcroit d’ajouter un puissant palmage pour augmenter la vitesse en cas de nécessité (plongeur rapide en monopalme, ou sauvetage en cours). Dans ce cas, préférer une commande de la vitesse par gâchette sensitive plutôt que des vitesses par crans pour un contrôle absolu de la vitesse du bout de l’index.

Il est important que le scooter soit de flottabilité neutre ou légèrement positive. Il pourra ainsi être lâché si la 2nde main est nécessaire pour réanimer ou assister un plongeur à la surface, ou simplement éviter d’en faire un lestage encombrant en cas syncope du plongeur sécurité lui-même.

Des modèles présentant toutes ces caractéristiques sont accessibles dès 2000€.

La technique de sauvetage

Comme nous venons de le voir, les deux spécificités de l’utilisation d’un scooter en sécurité apnée sont :

  1. Qu’il ne laisse au plongeur de sécurité qu’une seule main de libre (la gauche en général, la droite activant la gâchette de marche/arrêt – sur certains modèles, les poignées et commandes peuvent être changées de coté) ;
  2. Qu’il réduit très légèrement la maniabilité sous l’eau par exemple demandant une fraction de temps supplémentaire pour contourner la ligne.

Ces 2 points ne sont pas gênants s’ils sont pratiqués en entrainement, et anticipés en situation. Voyons comment.

Position par rapport à l’athlète lors de sa remontée


Pour faciliter le contournement de la ligne en cas de besoin, l’apnéiste de sécurité ne peut plus se positionner face à l’athlète en laissant la ligne entre eux deux. Se mettre totalement sur le coté n’est pas non plus une option, au moins tant que le plongeur sécu profond n’a pas été rejoint par le 2° plongeur de sécurité, car cette position ne permet pas le contact visuel.

Une solution est de se décaler un peu sur la droite (du point de vue de l’athlète, le plongeur de sécurité se trouve à 10h) laissant le bras libre (gauche) coté athlète. Il est important de rester 1 mètre plus profond pour que le niveau des épaules soit bien SOUS celui des épaules de l’athlète et ainsi faciliter la prise.

Il est ainsi possible de garder le contact visuel, la ligne n’est plus un obstacle à contourner en cas de problème, et il suffit de casser légèrement le poignet droit tenant le scooter pour se rapprocher. Attention à ne pas être trop près ou trop sur le coté afin de ne pas gêner les mouvements de bras de l’athlète en poids constant sans palme ou dans les derniers mètres de remontée en monopalme.

Récupération d’un plongeur en difficulté

Même s’il doit être réalisé d’une seule main, bien préparé le mouvement est assez naturel et facile. Si le plongeur de sécurité est correctement placé comme vu précédemment, il suffit alors de tendre la main gauche SOUS le bras gauche du plongeur, la positionner sur la bouche puis plaquer tout le corps de l’athlète contre la poitrine. Ensuite laissez le scooter faire le travail en attendant la surface… Un palmage dynamique augmente considérablement la vitesse. Visualiser sa prise sitôt en place devant l’athlète aide à la réaliser sans hésitation et avec précision en cas de besoin.

Simulation de sauvetage solo
Simulation de sauvetage à 2

Le deuxième apnéiste de sécurité peut éventuellement saisir l’athlète sous son bras droit et ainsi aider la remontée. A l’inverse, si c’est le deuxième apnéiste de sécurité qui a pris en charge le syncopé, l’apnéiste avec le scooter peut aider à la remontée de la même façon.

Approche surface


La plupart du temps tout se passe bien et l’athlète rejoint la surface avec un grand sourire sur les lèvres. La tâche de l’apnéiste de sécurité n’est cependant pas finie et il doit rester vigilant. Sur ordre du juge, il doit pouvoir instantanément récupérer un athlète faisant une syncope de surface, retirer tout équipement facial, et aider à une reprise rapide de conscience.

Il faudra veiller à ce que le scooter flottant sous la surface ne soit pas un obstacle encombrant dans cette phase. Pour cela il suffit, 2 mètres avant la surface, de diriger le scooter vers le coté ou le dos d’un coup sec du poignet et de le lâcher. Votre élan finira de vous emmener à la surface, le scooter ne sera plus dans l’espace entre l’apnéiste et vous, et vos deux mains seront libres.

Taxi !

Un athlète fatigué peut vouloir s’accrocher à la deuxième poignée du scooter pour remonter. Il est recommandé de décourager ce genre d’assistance afin que les athlètes évitent de considérer qu’ils peuvent prendre l’ascenseur pour remonter et tentent des performances supérieures à leur capacité. Ce point devra alors être précisé par l’organisateur avant la compétition afin d’éviter toute confusion sous l’eau.

Si la situation devait se présenter, il est préférable de faire sa prise comme en cas de syncope pour éviter une récupération délicate si l’athlète accroché au scooter venait à perdre conscience et lâcher le scooter.

Après, tout redevient autorisé lors des pauses détente évidemment !

Précautions importantes

L’utilisation du scooter modifie le profil des plongées d’un apnéiste de sécurité et peut l’exposer à un risque d’Accident De Décompression (ADD) :

  • La profondeur de plongée plus importante, associée à un temps fonds parfois significatif pour attendre l’athlète (il m’est arrivé d’attendre à 45 mètres un plongeur pendant plus d’1 minute) permettent une faible saturation d’azote.
  • Si l’on n’y prend pas garde, des sessions continues sur plusieurs heures avec des intervalles de surface insuffisants peuvent permettre une accumulation progressive de l’azote dans les tissus.
  • La vitesse de remontée plus importante qu’à la palme favorise un dégazage anarchique.

Le risque d’ADD sur des plongées profondes répétitives en scooter, des heures durant et parfois plusieurs jours de suite est donc à prendre en compte :

  1. L’organisation de l’équipe de sécurité doit permettre d’assurer des intervalles de surface suffisants en fonction des profondeurs atteintes, des conditions de travail et du niveau de fatigue.
  2. Il est important de s’hydrater correctement pendant toute la durée de la session
  3. Respirer 5 minutes d’oxygène à 6 mètres en fin de session est un confort intéressant pour finir d’éliminer tout risque et assurer une bonne récupération physique à l’équipe de sécurité.

L’organisation

Le recours au scooter est intéressant s’il est disponible instantanément pour remonter un syncopé rapidement, sans effort, et éventuellement depuis profond. Il est important qu’il ne soit pas simplement gardé prêt à intervenir en surface, comme ça a pu être le cas avec des plongeurs bouteille, mais qu’il soit utilisé par le premier apnéiste de sécurité au moins sur les plongées au-delà d’une certaine profondeur.

En raison du risque d’ADD mais également du simple risque de fatigue, plutôt qu’un unique plongeur garde le scooter toute la session et fasse toutes les plongées profondes, il est préférable de partager un scooter pour 2 plongeurs et faire des rotations après chaque performance. Il faut prévoir dans ce cas 2 harnais pour un scooter afin que le transfert puisse se faire en quelques secondes.

Sauf problème visible, les 2° ou 3° apnéistes de sécurité ne doivent plus intervenir si le premier apnéiste en scooter a déjà pris en charge un athlète en syncope. En effet, à ce moment le plongeur en scooter ne produit plus d’effort particulier et l’intervention d’un autre plongeur a plus de chance de faire perdre du temps. Il est alors plus important de veiller à la sécurité du premier plongeur sécurité, ou comme décrit précédemment aider la propulsion en poussant la 2° poignée du scooter si utile (sans jamais s’y accrocher évidemment).

Un 3° apnéiste pour la sécurité des 2 autres, ou pour faire les rotations à 3 peut être un luxe intéressant.

Les rôles et positions doivent être clairement définis au préalable pour éviter toute confusion ou télescopage sous l’eau. Par exemple :

  • L’apnéiste de sécurité n°1 avec le scooter rencontre l’athlète à [35] mètres et se positionnera toujours sur sa gauche.
  • L’apnéiste de sécurité n°2 part [20] secondes plus tard et se positionne à sa convenance en face ou décalé sur la droite de l’athlète.
  • Sauf problème, l’apnéiste de sécurité ayant commencé à remonter un athlète en difficulté le fait jusqu’à la surface ; l’autre sécurité peut aider à la propulsion si possible.
  • L’apnéiste de sécurité n°3 reste en surface, relaie les signaux des autres apnéistes sous l’eau. Il se tient prêt à pratiquer le protocole de réanimation ou à plonger en cas de difficulté à descendre de l’apnéiste de sécurité n°1 ou 2.
  • Les rôles tournent après chaque athlète.

Avec une telle organisation, et un intervalle entre athlètes de 8 minutes, l’intervalle de surface entre 2 plongées profondes est de 24 minutes. Il tombe à 16 minutes si l’équipe comporte 2 apnéistes de sécurité. Même s’il n’existe pas de modèle de décompression spécifique à l’apnée faisant consensus à ce jour, ce niveau d’intervalle de surface/profondeur est communément reconnu comme suffisamment conservateur.

En complément, un sonar suffisamment précis sera un outil précieux, véritable œil du cyclope permettant d’accompagner l’athlète tout au long de sa plongée. Il devient alors possible d’évaluer instantanément la vitesse de descente et remontée, un éventuel retard ou une avance, et réduire le temps fond à son minimum. Grace à lui, l’équipe sécurité peut optimiser ses interventions. Prévoir un budget de 500 à 1000€.

Conclusion

J’espère qu’organisateurs de compétitions ou records et apnéistes de sécurité trouveront dans ce document des pistes de réflexion ou des astuces qui les aideront à s’approprier plus facilement ce formidable outil qu’est le scooter sous-marin.

Comme précisé en introduction, ces lignes sont le fruit d’une expérience personnelle. Je les enrichirai volontiers de vos observations afin que ce partage d’expérience contribue à garder les compétitions d’apnée profonde aussi sûre qu’elles le sont aujourd’hui. Et afin que les athlètes puissent continuer d’y réaliser avec la même confiance des plongées toujours plus belles !

Enfin n’oublions pas, la plus importante précaution de sécurité est de ne jamais faire d’apnée seul.

Rémy DUBERN

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