Scooter sous-marin et sécurité profonde en apnée

Pourrions-nous aujourd’hui imaginer une chaîne de secours médical d’urgence sans ambulance ou hélicoptère ? La même question pourrait se poser concernant l’utilisation du scooter sous-marin ou DPV (Diver Propulsion Vehicle) dans la sécurité des compétitions d’apnée profondeur.

Si l’intérêt ne fait aucun doute, la mise en pratique qui pourrait paraître simple à première vue pose cependant un certain nombre de questions. Voici dans ce document les éléments de réponse personnels que je peux proposer fort de mon expérience en tant que plongeur sécurité profond avec différents types de scooters et en diverses occasions dont notamment les championnats du monde d’apnée AIDA 2011 et 2012, la 5ième Mediterranean World Cup en Crète ou plus récemment lors du tournage du court métrage Narcose de Julie Gauthier.

[Edit Mai 2016 : voici une toute autre utilisation du scooter dans HAVEN, court métrage de Guillaume Nery avec Morgan Bourch’is et moi-même tourné en 2014]

Résumé des avantages et Inconvénients

Avantages

  • Un apnéiste en difficulté peut être remonté rapidement et sans effort.
  • La profondeur à partir de laquelle il est possible d’accompagner les athlètes devient donc bien plus importante – facilement 40-50m selon les qualités de l’apnéiste de sécurité.

  • Le simple recours au scooter permet à une équipe de sécurité de mieux supporter la fatigue de longues sessions dans l’eau plusieurs jours de suite comme c’est souvent le cas en compétition et lors des semaines d’entrainement qui les précèdent.

Inconvénients

  • Le positionnement par rapport à l’athlète et la prise en cas de sauvetage sont bien plus techniques.
  • Le risque d’Accident De Décompression (ADD) est augmenté et doit être géré.
  • L’organisation de l’équipe de sécurité doit être adaptée.

Le matériel

Le scooter doit avoir une vitesse suffisante (3,5-4km/h ou ≥ 1 m/s), et une autonomie correspondant à la durée des sessions.

Les modèles se plaçant entre les jambes pour propulser l’apnéiste ont l’avantage de laisser les deux mains de libres quand il n’est pas nécessaire de manipuler les vitesses… Mais ils ne permettent pas la réactivité et la précision en termes de trajectoire et de vitesse des modèles tractant le plongeur par un baudrier.

Ce 2eme type de scooters tenus à la mains sont  manœuvrables d’une unique main par de simples mouvements du poignet. Et il est possible d’ajouter un puissant palmage pour augmenter la vitesse en cas de nécessité.

Une commande de la vitesse par gâchette sensitive plutôt que des vitesses par crans permettent un contrôle absolu de la vitesse du bout de l’index : lent pour accompagner l’immersion libre ou le sans palme, rapide pour la monopalme ou les sauvetages.

Il est important que le scooter soit de flottabilité neutre ou légèrement positive. Il pourra ainsi être lâché en surface si la 2nde main est nécessaire pour réanimer ou assister un apnéiste en difficulté.

Des modèles présentant toutes ces caractéristiques sont accessibles dès 2500€.

La technique de sauvetage

L’utilisation d’un scooter en sécurité apnée peut présenter deux particularités à intégrer dans la technique d’accompagnement et de sauvetage :

  1. Selon le modèle choisi, possibilité de n’avoir qu’une seule main de libre (la gauche en général, la droite activant la gâchette de marche/arrêt – sur certains modèles, les poignées et commandes peuvent être changées de coté) ;
  2. La maniabilité sous l’eau est réduite et il sera moins pratique de contourner la ligne, ou changer de direction pour récupérer un apnéiste plus bas.

Ces 2 points ne sont pas gênants s’ils sont pratiqués en entrainement, et anticipés en situation. Voyons comment.

Le positionnement par rapport à l’athlète doit être précis

Pour éviter d’avoir à contourner la ligne en cas d’intervention, l’apnéiste de sécurité ne doit pas se positionner face à l’athlète. Se mettre totalement sur le coté n’est pas non plus une option, au moins jusqu’à l’arrivée du 2° apnéiste de sécurité, car cette position ne permet pas le contact visuel. Une bonne solution est :

  • de se décaler légèrement sur la droite : du point de vue de l’athlète, l’apnéiste de sécurité doit se trouver vers 10h.  Le bras libre (gauche) est ainsi coté athlète prêt à intervenir.
  • de rester à peu près 1,5 mètres SOUS l’athlète afin de pouvoir le cueillir « à la volée » en cas de besoin. A défaut il faudra s’arrêter ou pire inverser la direction pour redescendre récupérer la victime. On l’a vu, le scooter est très malhabile dans ces situations.
  • De se tenir à maximum 2 mètres de distance horizontale pour pouvoir intervenir sans délai.

Ainsi positionné il est possible d’être proche, de garder le contact visuel sans que la ligne ne soit un obstacle, et d’être au contact de la victime d’une simple flexion du poignet droit pour faire sa prise rapidement.

Attention à ne pas être trop près ou trop sur le coté afin de ne pas gêner les mouvements de l’athlète, particulièrement en poids constant sans palme où les bras peuvent largement s’écarter sur les cotés.

La saisie de la victime doit être répétée

Même s’il doit être réalisé d’une seule main, bien répété le mouvement de récupération de la victime est assez naturel et facile. Si le plongeur de sécurité est correctement placé comme vu précédemment, il suffit alors de :

  • tendre la main gauche SOUS le bras gauche de l’apnéiste en difficulté,
  • de la positionner sur sa bouche pour fermer les voies aériennes,
  • puis plaquer tout le corps de l’athlète contre sa poitrine.

Ensuite laissez le scooter faire le travail en attendant la surface… Un palmage dynamique augmente considérablement la vitesse.

Astuce : en visualisant votre prise dès les premières secondes face à l’athlète vos gestes se déclencheront sans hésitation et avec précision en cas de besoin.

Simulation de sauvetage solo
Simulation de sauvetage à 2

Le deuxième apnéiste de sécurité peut venir aider la remontée en saisissant la victime sous l’autre bras ou les jambes. A l’inverse, si c’est le deuxième apnéiste de sécurité qui a pris en charge le syncopé, l’apnéiste en scooter peut aider à la remontée de la même façon.

Approche surface

La plupart du temps tout se passe bien et l’athlète rejoint la surface avec un grand sourire sur les lèvres. La tâche de l’apnéiste de sécurité n’est cependant pas finie et il doit rester vigilant. Sur ordre du juge, il doit pouvoir instantanément récupérer un athlète faisant une syncope de surface, retirer tout équipement facial, et aider à une reprise rapide de conscience ou à l’extraction de l’eau.

Il faut veiller à ce que le scooter flottant en surface ne soit pas un obstacle encombrant dans cette phase. Pour cela, 2 mètres avant l’arrivée en surface, dirigez puis lâchez le scooter vers le coté ou dans votre dos d’un coup sec du poignet. Votre élan finira de vous emmener à la surface, le scooter ne sera plus dans l’espace entre l’apnéiste et vous, et vos deux mains seront libres.

Précautions importantes

L’utilisation du scooter modifie le profil des plongées d’un apnéiste de sécurité et peut l’exposer à un risque d’Accident De Décompression (ADD) :

  • La profondeur de plongée plus importante, associée à un temps fonds parfois significatif pour attendre l’athlète (il m’est arrivé d’attendre à 45 mètres un plongeur pendant plus d’1 minute) permettent une faible saturation d’azote sur une plongée.
  • Si l’on n’y prend pas garde, des sessions continues sur plusieurs heures avec des intervalles de surface insuffisants peuvent permettre une accumulation progressive de l’azote dans les tissus.
  • La vitesse de remontée plus importante qu’à la palme favorise un dégazage anarchique.

Le risque d’ADD sur des plongées profondes répétitives en scooter, des heures durant et parfois plusieurs jours de suite est donc à prendre en compte :

  1. L’organisation de l’équipe de sécurité doit permettre d’assurer des intervalles de surface suffisants en fonction des profondeurs atteintes et du niveau de fatigue et des rotations seront probablement nécessaires.
  2. Il est important de s’hydrater correctement pendant toute la durée de la session.
  3. Respirer 5 minutes d’oxygène à 6 mètres en fin de session est un confort intéressant pour finir d’éliminer tout risque et assurer une bonne récupération physique à l’équipe de sécurité.

L’organisation

Le recours au scooter est intéressant s’il est disponible instantanément pour remonter un syncopé profond rapidement et sans effort. Il est important de ne pas simplement le garder « à disposition en cas de besoin » en surface ou que l’apnéiste de sécurité en scooter ne se contente pas d’évoluer trop loin en simple observation comme j’ai pu parfois le voir. Il doit être présent et prêt à intervenir sur toutes les sécurités au-delà d’une profondeur à définir (15m – 20m?).

En raison du risque d’ADD mais également du simple risque de fatigue, plutôt qu’un unique plongeur garde le scooter toute la session et fasse toutes les plongées profondes, il est préférable de partager un scooter pour 2 plongeurs et faire des rotations après chaque performance. Il faut prévoir dans ce cas 2 harnais pour un scooter afin de n’avoir qu’à déclipser / reclipser le scooter en quelques secondes.

Sauf problème visible, les 2° ou 3° apnéistes de sécurité ne doivent plus intervenir si le premier apnéiste en scooter a déjà pris en charge un athlète en syncope. En effet, à ce moment le plongeur en scooter ne produit plus d’effort particulier et l’intervention d’un autre plongeur a plus de chance d’apporter de la confusion. Il est par contre intéressant d’aider la remontée de la victime en poussant sous la 2° aisselle ou les jambes comme décrit précédemment.

Un 3° apnéiste pour la sécurité des 2 autres, ou pour faire les rotations à 3 peut être un confort important.

Les rôles et positions doivent être clairement définis au préalable pour éviter toute confusion ou télescopage sous l’eau. Par exemple :

  • L’apnéiste de sécurité n°1 avec le scooter rencontre l’athlète à [35] mètres et se positionnera toujours sur sa gauche.
  • L’apnéiste de sécurité n°2 part [20] secondes plus tard et se positionne à sa convenance en face ou décalé sur la droite de l’athlète.
  • Sauf problème, l’apnéiste de sécurité ayant commencé à remonter un athlète en difficulté le fait jusqu’à la surface ; l’autre sécurité aidant à la propulsion si possible.
  • L’apnéiste de sécurité n°3 reste en surface, relaie les signaux des autres apnéistes sous l’eau. Il se tient prêt à pratiquer le protocole de réanimation ou à plonger en cas de difficulté à descendre de l’apnéiste de sécurité n°1 ou 2.
  • Les rôles tournent après chaque athlète.

Avec une telle organisation, et un intervalle entre athlètes généralement autour de 8 minutes, l’intervalle de surface entre 2 sécurités profondes est de 24 minutes. Même s’il n’existe pas de modèle de décompression spécifique à l’apnée faisant consensus à ce jour, ce niveau d’intervalle de surface/profondeur est communément reconnu comme suffisamment conservateur.

En complément, un sonar suffisamment précis est un outil indispensable, véritable œil du cyclope permettant d’accompagner l’athlète tout au long de sa plongée. Il devient alors possible d’évaluer instantanément la vitesse de descente et remontée, un éventuel retard ou une avance, et permettre aux apnéistes de sécurité de se synchroniser au mieux. Prévoir un budget de 500 à 1000€.

Conclusion

Un scooter sous-marin peut être un formidable outil pour une équipe de sécurité mais son utilisation assez technique nécessite entrainement et pratique par les apnéistes amenés à l’utiliser mais également en coordination avec le reste de l’équipe afin de réellement gagner en efficacité et sécurité.

Il peut également générer de nouveaux risques qui doivent aussi être pris en compte dans l’organisation de l’équipe de sécurité.

Enfin n’oublions pas, pour faire de l’apnée longtemps et sereinement la plus importante précaution de sécurité est de toujours faire de l’apnée avec un binôme formé pour nous assister en cas de besoin.

Rémy DUBERN

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